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Dernier coup de pioche sous la Manche

TunnelJe m’appelle Philippe Cozette. Je suis né à Calais le 8 avril 1953 et j’ai eu la chance, le 1er décembre 1990 de faire tomber la dernière paroi du tunnel de service entre la France et l’Angleterre et d’être ainsi le premier à rallier la Grande-Bretagne à pied sec. Au même moment mon homologue, côté anglais, Graham Fagg, continuait sa route vers Sangatte. J’ai partagé pendant quatre ans la vie des différentes équipes du tunnel. J’en ai découvert les mille métiers, mais surtout j’ai fait partie des «hommes des tunneliers», ces engins extravagants, longs de plus de deux cent mètres. J’ai connu également la difficile période des reconversions quand s’est clos le chantier. Je conduis maintenant des locomotives de Shuttle et dirige des équipes de conducteurs.

« J’étais tout jeune encore quand mon père un jour nous emmena pique-niquer prés de Coquelles ...sur l’emplacement du forage rebouché après d’anciennes tentatives de creusement. Là il me montra l’Angleterre dont on devinait les falaises de l’autre côté de la Manche. Il me dit qu’un jour nous irions vraiment à travers un tunnel jusque là. Et à partir de ce jour, je n’ai eu que cette idée en tête : il fallait que je sois de ceux qui creuseraient le fameux tunnel... Quand les travaux ont repris dans la région, j’ai lâché le travail que j’avais comme conducteur d’engin et j’ai pu me faire embaucher par TML pour travailler au creusement.

Nous avions terminé de creuser de notre côté et je voyais avec tristesse le démantèlement, mission terminée, du tunnelier avec lequel j’avais travaillé pendant des mois Et puis vers le 20 novembre (1990), M. Dumont, directeur du tunnelier où j’avais travaillé, accompagné de M. Demeillat, son adjoint, vinrent me trouver sur mon lieu de travail. Sur le coup, je me demandai ce qu’ils me voulaient. Et c’est alors qu’il m’annoncèrent la nouvelle. Et quelle nouvelle : je devrais être le premier Français à rencontrer un Anglais sous la Manche ! Ils me coupèrent les jambes pour le reste de la journée. Deux ou trois jours plus tard, la nouvelle était rendue publique. Ce fut alors un déferlement de journalistes et de photographes... Je n’ai pas pu finir ma semaine. Mon directeur me fit arrêter trois jours avant la jonction. Mon carnet de rendez-vous était plein... Alors vint le 1er décembre, jour attendu depuis plusieurs mois, jour unique, jour de la jonction.
Il restait environ une cinquantaine de centimètres de roche. Il fallut encore donner quelques coups de marteau piqueur pour réduire au minimum ce dernier obstacle. Messieurs les ministres Delebarre et Mellick firent leur arrivée vers 11h30.
A 12h, 12 minutes, 12 secondes, je touchai la main de Robert Graham Fagg.
Dans le bruit qui emplissait la chambre d’attaque, je crus entendre de la part de Graham Fagg : “Bravo ! Bonjour mon ami !”. Je lui répondis : «Welcome to France !»
Nous échangeâmes les drapeaux de nos pays. Les photographes s’en donnaient à cœur joie. Puis on agrandit l’entrée du couloir. Un fois terminé, je tirai Graham de notre côté et nous nous serrâmes la main longuement. J’offris un morceau de craie récupéré en creusant le puits de Sangatte, le point de départ des travaux. Lui me donna son jeton de pointage, le numéro 2203. La plupart d’entre nous communiquions par gestes et avec quelques mots appris quelques années plus tôt sur les bancs des écoles... Mais tous se comprenaient. Il y eut des échanges de casques, de jetons, de gilets fluorescents. Tous repartirent avec quelque chose de l’autre côté de la Manche. Ensemble, nous venions de réaliser un vieux rêve. A 13h30, je me rendis du côté anglais et visitai le tunnelier qui serait par la suite bétonné sur place. Puis on monta dans la draisine anglaise. Ainsi, oui, nous allions être les premiers Français à faire la traversée par en dessous... De leur côté, une délégation anglaise accompagnait Graham. Ils allaient, eux, faire le voyage jusqu’en France.
Nous avons été conviés ensuite à une grande réception en Angleterre. Et, bien sûr tous ensemble nous avons ensuite chanté une vibrante Marseillaise - la plus belle que j’ai jamais entendue ! - et un God save the queen qui rendait un peu humides les yeux des Anglais ...

J’ai été profondément marqué par ce chantier, au point de souhaiter raconter dans un livre non pas forcément mon aventure mais surtout celle des hommes qui ont peiné pour le tunnel. Ce livre doit être prochainement édité sous le titre «Et nous avons creusé le tunnel ». Et je suis heureux qu’il puisse rendre hommage à tous ces gens dont je n’ai été que le porte-parole...

Philippe Cozette

février 4, 2005 dans Ils l'ont fait | Permalink

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Commentaires

j'aimerais connaitre le nom que l'on donne au tunnel ( l'entrée ) coté français....
merci

Rédigé par : capel | 12 fév 2006 14:09:17

Bonjour Philippe Cozette

Ma mère s'appelle Nadine Marthe, tu l'as rencontré au Tabou en 1972.

Je suis peut-être ton enfant, et j'ai 33 ans aujourd'hui...

J'aimerais prendre contact avec toi.

Rédigé par : Laetitia | 1 mai 2007 17:42:16

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